DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL - Sociologie


DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL - Sociologie
DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL - Sociologie

La sociologie du développement est neuve, et pourtant elle subit déjà les assauts de la contestation. Un sociologue américain radical, André G. Frank, lui reproche de devenir «de plus en plus sous-développée», à l’exemple des sociétés auxquelles elle prétend s’appliquer. Il l’accuse d’être de moins en moins adéquate, «pour des raisons empiriques, théoriques et politiques». La critique est excessive, mais elle n’est pas sans fondement. Elle impose de procéder à une évaluation de cette sociologie nouvelle en voie de se faire, de mettre en évidence les apports des disciplines voisines et notamment ceux de l’anthropologie sociale et culturelle, de recenser les résultats acquis en matière de théorie dynamique des formations sociales.

1. Sociologie du développement et sous-développement de la sociologie

Les problèmes du développement ont été pris en considération au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale: le refus des dépendances coloniales les a manifestés sur le plan politique; la nécessité d’interpréter avec rigueur les changements profonds, qui affectent alors toutes les sociétés, a provoqué leur examen sur le plan des sciences économiques et sociales. Cette double sollicitation agit avec rapidité et nourrit une littérature abondante; un inventaire bibliographique grossier fait apparaître plus de dix mille titres concernant directement les économies et les sociétés du Tiers Monde; dans un ouvrage récent, consacré au «concept de sous-développement», J. Freyssinet retient plus de cinq cents études nécessaires (ou utiles) à cette seule définition. L’information paraît abondante, mais son évaluation critique la révèle décevante.

Des raisons multiples expliquent cette situation. Les unes tiennent à l’ordre des choses. Les sociétés en voie de développement, accédant maintenant à la modernité, constituent la large majorité des sociétés et rassemblent les effectifs de population les plus nombreux; elles imposent un véritable défi scientifique en raison de leur nombre, de leur diversité et de leur état présent, qui les fait dire «en transition». Par ailleurs, l’urgence des problèmes n’a pas permis d’attendre que les théories du développement économique et social soient élaborées; la politique du développement, qui aurait dû résulter d’une information rigoureuse et d’une élaboration théorique novatrice, s’est fondée sur un empirisme peu propice au progrès d’un savoir scientifiquement constitué. Mais il est des raisons d’une autre nature: celles qui tiennent au fait que les sciences sociales se sont construites à partir d’une expérience limitée, celle des pays dits occidentaux, et en fonction d’un type privilégié de société, la société industrielle d’origine européenne. Dans ces conditions, les concepts et les techniques d’investigation se sont révélés inadaptés au cas des sociétés du Tiers Monde. Ce dernier constitue le véritable terrain d’épreuve de la validité générale des sciences sociales; il a imposé un renversement de certaines des perspectives scientifiques et contraint à la recherche d’un niveau supérieur de généralisation.

Avant de considérer les démarches spécifiques de la sociologie du développement, il est nécessaire de préciser les conditions qui déterminent son efficacité scientifique. Elles sont au nombre de quatre; toute étude des sociétés du Tiers Monde exige: a ) la recherche des caractéristiques structurelles propres à ce type de sociétés – et dont le concept de société traditionnelle défini par les anthropologues, ainsi que par les sociologues soumis à l’influence théorique de Max Weber, ne suffit pas à rendre compte; b ) le repérage des dynamismes , des forces, qui opèrent «à l’intérieur» même de ces structures et peuvent provoquer leur transformation; c ) la mise en évidence des processus de modification des agencements sociaux et culturels qui sont à l’œuvre; d ) enfin, la détermination des relations externes qui affectent le devenir des sociétés en voie de développement et de modernisation, et notamment des rapports de dépendance (y compris la dépendance technologique) qui font qu’elles ne sont pas entièrement maîtresses de leur avenir immédiat.

En fait, la sociologie du développement apparaît comme une sociologie nouvelle et en cours d’élaboration. Il ne peut en être autrement en raison du nombre et de la diversité des sociétés à considérer, ainsi que de l’obligation de les étudier principalement sous l’aspect de leurs transformations structurelles.

2. Démarches et bévues théoriques

Les premières démarches ont surtout eu pour but la définition et le repérage; elles ont recherché les critères spécifiques des sociétés du Tiers Monde et ont tenté de construire des indicateurs qui permettent de mesurer leur état de sous-développement.

La critériologie

Cet état est d’abord déterminé par ses manifestations: démographiques (forte fécondité et croissance de la population qui ne trouve pas son corrélat dans la croissance de l’économie), économiques (faiblesse du revenu par tête et insuffisante couverture des besoins assurant la «reproduction» du producteur), sociales et culturelles. Certains auteurs, et notamment A. Sauvy, ont retenu, sous ce dernier aspect, des caractéristiques estimées très générales: faiblesse numérique des classes moyennes, auxquelles est imputée une fonction plutôt novatrice; statut inférieur de la femme, qui peut entretenir les influences traditionalistes et retarder l’adaptation à la modernité; vulnérabilité des organisations, y compris l’organisation politico-administratrive à l’échelle nationale ou territoriale; analphabétisme maintenu à un haut niveau (souvent plus de 75 p. 100), alors que la généralisation de l’éducation moderne est un préalable à toute politique de développement.

À ces manifestations peuvent s’ajouter celles qui concernent, d’une manière plus globale, les structures et les comportements. Les sociétés en voie de développement sont souvent vues comme des sociétés dualistes où coexistent un secteur moderne, limité et dynamique, et un secteur dit traditionnel, de large extension et condamné à la simple «répétition». Elles sont aussi présentées comme porteuses de structures désarticulées , aspect que F. Perroux a bien mis en évidence sur le plan des structures économiques. De leur côté, les anthropologues et les sociologues ont souligné le double processus de déstructuration et de restructuration, la multiplication des déséquilibres qui font que les sociétés du Tiers Monde se caractérisent, à la fois, comme des sociétés «à l’épreuve» et «en mutation». Les politicologues insistent, quant à eux, sur l’instabilité des régimes, sur l’intensité des compétitions opérant au sein de la «classe» des dirigeants et des gestionnaires, sur la charge révolutionnaire dont les sociétés politiques du Tiers Monde sont porteuses. Les travaux d’orientation psychologique manifestent certains aspects généraux des attitudes et des comportements: état d’«alternance», d’hésitation entre les comportements conformes à la tradition ou à la coutume et les comportements novateurs résultant de l’adhésion à la modernité; soumission des besoins à l’«effet de démonstration» qui fait que leur niveau tend à s’aligner sur celui des pays développés, alors que les moyens de les satisfaire n’existent pas sur place.

La méthode des critères cumulés paraît insuffisante et contestable. Elle conduit à additionner des critères hétérogènes : données statistiques (par exemple, taux de croissance démographique annuelle supérieur à 2 p. 100, revenu par tête inférieur à 100 dollars ou situé entre 100 et 300 dollars, etc.), caractéristiques structurelles (par exemple, déséquilibre des structures) et aspects généraux estimés spécifiques. Cette méthode, par ailleurs, conduit à une représentation plutôt statique – elle donne l’image d’un certain état des sociétés du Tiers Monde –, alors que le fait du développement exige une étude dynamique, une connaissance des processus assurant le passage d’une formation sociale à une autre. Enfin, le recours aux critères cumulés permet davantage le repérage du sous-développement, et la description de ses manifestations, que son explication; il contribue à déterminer les formes du sous-développement, mais n’apporte aucune connaissance quant à ses mécanismes . On a pu dire, à juste raison, que la critériologie n’est qu’une «morphologie», alors que l’étude des pays sous-développés exige une «physiologie».

La typologie par différences

Afin de mieux maîtriser l’interprétation sociologique, de nombreux auteurs (en général nord-américains) ont réduit la diversité des sociétés accédant au développement à un seul type, défini en tant que «modèle» de la société traditionnelle. Ce modèle est construit par différence, par opposition au modèle de la société moderne, rapportée à l’ensemble des sociétés industrielles à techniques avancées; si bien que la société traditionnelle finit par apparaître comme la figure inversée de la société moderne. Retenant trois caractéristiques principales, le sociologue B. F. Hoselitz oppose les deux types de sociétés (cf. tableau). On voit que Hoselitz utilise une caractéristique culturelle (la culture de la société traditionnelle reste «particulière», spécifique, et ne peut être expansive), une caractéristique psycho-sociale (l’homme soumis à la tradition et à la conformité ne peut être novateur et l’«esprit d’entreprise» se trouve contenu à l’intérieur d’étroites frontières) et une caractéristique socio-économique (la société prédéveloppée n’est pas suffisamment différenciée pour que les fonctions des groupes, et des individus, soient «spécialisées» et provoquent la mise en place d’organisations rationalisées à efficacité croissante). Une telle opposition est très schématique et, par là même, déformante.

Des essais plus récents ont tenté de composer une image moins grossière de la société traditionnelle. Un économiste et sociologue américain, E. Hagen, s’est risqué à cette entreprise dans son ouvrage consacré à la «théorie du changement social». Tout en reconnaissant que les sociétés définies par le traditionalisme sont très diverses et que le traditionalisme caractérise certains aspects de toute société, il n’en définit pas moins la société traditionnelle en retenant cinq éléments ou traits spécifiques: a ) les comportements se transmettent de génération à génération en ne subissant que de faibles variations; b ) le comportement est régi par la coutume et non par la loi; c ) le système social présente une dominante hiérarchique; d ) les positions individuelles sont déterminées par la naissance plus que par l’entreprise et la réussite individuelles; e ) la productivité de l’économie se maintient à un bas niveau. Par ailleurs, E. Hagen précise que l’ordre contraignant de la société traditionnelle ne peut être rompu que sous l’action de forces puissamment perturbatrices. Il trouve la raison de cette résistance au changement dans la conjonction d’une vision du monde (qui implique la domination par l’environnement physique et les puissances surnaturelles), de structures sociales de type autoritaire et d’une structure de personnalité qui reste, elle-même, autoritaire. Ces diverses structures seraient en rapport d’homologie et contribueraient à entretenir les rapports de domination-conformité; elles s’opposeraient ainsi aux forces de contestation et de transformation. Cette image retouchée de la société traditionnelle met en évidence certains aspects propres à certaines des sociétés prédéveloppées, mais elle paraît très schématique et de médiocre utilité explicative.

La démarche néo-évolutionniste

Les théories du développement se relient souvent aux théories évolutionnistes caractérisant la pensée scientifique de la seconde moitié du XIXe siècle; elles les modifient sans toujours éliminer leurs insuffisances et réduire leurs erreurs; elles ont néanmoins le mérite de poser les problèmes du développement en termes de transformation et de processus. L’économiste Walt W. Rostow a tenté de définir «les étapes de la croissance économique». Son interprétation générale est formulée dans le langage de la science économique, mais elle incorpore des données proprement sociologiques. Il distingue cinq étapes (ou phases), que toute société doit parcourir selon un ordre nécessaire; la première correspond à l’état de société traditionnelle, et la croissance exprime ainsi la distance parcourue à partir de cet état zéro; la dernière étape conduit à la société de consommation intensive. Dans cette perspective, le «décollage» de l’économie et l’accession à la modernité, intervenant durant la troisième phase, exigent au préalable une modification profonde des formations économiques et sociales définissant l’état de société traditionnelle. Les trois premiers termes de la séquence historique sont: traditiontransitiondécollage (take off ); ensuite, le système devenu autodynamique évolue vers les phases de «maturité» et de «grande consommation». Cette manière de voir implique un déterminisme technico-économique contestable. Elle adhère surtout à un évolutionnisme unilinéaire qui condamne les sociétés en développement à répéter les processus ayant assuré le progrès des sociétés aujourd’hui «avancées». Elle leur dénie la possibilité de faire naître des sociétés et des économies inédites . Cette théorie présente le procès de développement comme un phénomène répétitif et de validité universelle.

Le néo-évolutionnisme affecte d’une manière plus directe la sociologie du développement. Déjà H. Spencer, dans ses Principles of Sociology , évaluait le «progrès» des sociétés en fonction de trois critères: la complexité de la division du travail économique et social, la complexité de l’organisation sociale, la taille de la société globale. Ces affirmations se retrouvent dans un grand nombre de travaux envisageant le passage de la tradition à la modernité, mais avec des adaptations et des nuances. Le but visé est une meilleure connaissance des processus de modernisation, des modes d’accès à l’état de société moderne et dynamique. Tel est le cas des ouvrages de C. Geertz, D. Apter, S. N. Eisenstadt.

Ce dernier qualifie la modernité à l’aide de critères cumulés: critères écologiques (urbanisation poussée), économiques (haut niveau technique et prépondérance des secteurs secondaires et tertiaires), sociaux (différenciation et spécialisation poussées), politiques (diffusion du pouvoir dans des groupes de plus en plus larges) et culturels (nouvelle «vision» qui élargit l’horizon culturel). Cet inventaire diversifié enrichit l’apport des essais de critériologie, mais il relève de la critique déjà formulée à propos de cette méthode. Eisenstadt offre, au cours de son analyse théorique, des éléments plus novateurs. Il associe à la modernité la mobilité des structures et la capacité d’adaptation à des situations soumises à changements rapides; sous le premier aspect, il précise que la tendance à la transformation continue «se trouve dans la nature même de la modernité»; sous le second, il envisage la «flexibilité» des systèmes comme une condition nécessaire à l’accomplissement du processus de modernisation. Eisenstadt observe, d’autre part, que ce processus peut subir des «ruptures» (breakdown of modernization ), produire des structures diversifiées, opérer avec des modalités très différentes selon les périodes de l’histoire. Dans le cas des sociétés accédant actuellement au développement et à la modernité, la transformation opère en quelque sorte à l’inverse de celle qui assura la construction des nations industrielles de la première génération. L’urbanisation croissante, les aspirations et besoins nouveaux, les mécanismes modernes de la vie politique et administrative, les obligations internationales imposent leurs contraintes et leurs effets avant que les structures économiques et culturelles de la nation aient été consolidées, avant que leur dynamisme propre puisse être actif de manière autonome. Il en résulte une modernisation qui se diffuse incomplètement – elle reste parcellaire – et subit des ruptures. La comparaison entre les formes du développement, selon les époques au cours desquelles ce dernier s’effectue, peut être fructueuse, à condition de ne pas oublier que ce processus complexe n’est pas unilinéaire et qu’il comporte toujours un coût social.

3. Structures et processus

Avant de considérer les aspects généraux des sociétés du Tiers Monde, et les problèmes que leur transformation en conformité avec l’ordre industriel impose de résoudre, il convient de manifester leur position singulière. En premier lieu, parce que chacune des grandes périodes de l’industrialisation a fait surgir des sociétés différenciées, à régimes économiques et politiques différents et largement antagonistes. La première vague d’industrialisation est celle qui prit naissance en Europe occidentale et s’est répandue dans certaines de ses dépendances: elle a porté le capitalisme et le néo-capitalisme; la seconde apparaît avec l’avènement du socialisme en U.R.S.S., qui implique l’exaltation des valeurs techniques et de l’activité productive tout autant que celle des valeurs collectivistes: elle tend à recouvrir la précédente; la troisième vient de naître dans les régions en voie de développement: elle semble porteuse de formes nouvelles de l’économie et de la société. En dehors de ce fait que les phases de l’industrialisation ne se répètent pas, interviennent les différenciations qui tiennent à l’histoire et à l’héritage culturel spécifique des pays prédéveloppés. Chacun d’eux, même s’il se veut révolutionnaire et en rupture avec son passé, traduit la civilisation industrielle dans le langage de sa tradition.

Les facteurs de transformation

Les facteurs de transformation des sociétés en développement sont bien connus. Deux processus dominants se trouvent partiellement associés: l’accession aux techniques complexes et l’industrialisation, et corrélativement le progrès des cités et de la culture urbaine. Tous deux sont créateurs d’inégalités régionales, dans la mesure même où ils établissent des îlots de modernisme au sein de vastes espaces ruraux peu affectés par le changement; ce qui entraîne, selon la formule de l’économiste A. Piatier, «une prolétarisation par classes géographiques ou spatiales». Le deuxième générateur de transformations profondes est la nouvelle organisation de la vie politique mise en place à la faveur des indépendances récentes; avec d’autant plus d’intensité que ces dernières imposent, au moins durant un temps, une suprématie du politique. Les particularismes, propices au maintien des traditions, doivent s’effacer devant les exigences de la construction nationale, et celle-ci assure le renforcement de la bureaucratie moderne, en même temps qu’elle provoque la formation d’une classe de gestionnaires. Ainsi saisit-on comment les forces de maintien sont atteintes dans leurs assises, et dans leur action, à la suite de l’affaiblissement des gardiens du traditionalisme. Enfin, le troisième agent des changements doit être reconnu sous un aspect multiple: dans les conditions nouvelles de l’éducation, les formes nouvelles du savoir, la diffusion des mass media . En raison de leur convergence, ces dernières provoquent une véritable révolution par l’information.

Dans le cas des sociétés en développement, une caractéristique paraît aussi spécifique que cette addition des facteurs de changement rapide: la dépendance. Les moyens de la modernité sont importés , dans une large mesure, sous forme de capitaux, de biens d’équipement, de techniques, de modes de consommation, de modèles institutionnels. Cette dépendance, résultant de l’histoire, a pu être imputée à la nature même des sociétés qui la supportent. Déjà Auguste Comte, dans une des leçons du Cours , envisage la capacité de changement, la possibilité d’échapper à la répétition, et en conséquence le «progrès», comme une propriété de la seule civilisation occidentale. Max Weber attribue à la «rationalisation» et à l’efficacité, propres à la société moderne occidentale, le pouvoir de tirer les autres sociétés hors de l’état traditionnel – on dirait aujourd’hui prédéveloppé. Cette manière de voir, largement partagée, entraîne une conception théorique erronée. Elle conduit à ignorer ou sous-estimer deux ordres de données: d’une part, le jeu des forces internes qui auraient opéré pleinement dans le cadre d’une histoire non soumise aux dépendances extérieures; d’autre part, les incidences d’une dépendance qui opère au détriment de ceux qui la subissent et introduit une coupure dans le devenir des sociétés dominées. L’impressionnisme théorique doit être réduit: et c’est une des tâches principales de la sociologie du développement.

Le problème de la transition

Tout développement est l’équivalent d’une mutation: passage plus ou moins «brusqué» d’un système de production à un autre, d’une formation sociale à une autre. La théorie de ces transitions, si l’on renonce aux explications conjecturales de la philosophie de l’histoire, n’est pas encore constituée. La sociologie marxiste elle-même, comme le rappelle L. Althusser, «ne nous a pas donné la théorie de la transition d’un mode de production à un autre, c’est-à-dire de la constitution d’un mode de production». Elle a néanmoins posé le problème et suggéré des réponses possibles. Dans le cas des sociétés actuelles en développement, la difficulté est multipliée. Le changement, on vient de le préciser, résulte moins du devenir interne que de l’action de forces extérieures; en ce sens, c’est une impulsion d’origine étrangère que reçoit la société prédéveloppée et qui lui impose de se transformer sur le mode des sociétés industrielles (néo-capitalistes ou socialistes); c’est à cette transformation induite que résistent certaines des structures traditionnelles, et cette résistance conduit à déterminer une stratégie du développement et finalement à modifier le jeu des influences externes. Les sociétés du Tiers Monde ne peuvent être répétitives du modèle des sociétés qui les ont engagées dans le processus de modernisation; si elles veulent «réussir», elles sont contraintes à l’innovation.

L’interprétation théorique est d’autant plus aléatoire que les sociétés sous-équipées sont seulement, pour leur plus grand nombre et depuis une date récente, en essai de développement; elles ne permettent pas de juger avec le recul historique nécessaire. Les exemples de sociétés homologues qui ont pleinement accédé à l’état de société industrielle avancée sont rares: celui du Japon, qui réalise sa mutation, avec la «révolution» de Meiji, à partir des dernières décennies du XIXe siècle, reste privilégié. Il montre que, durant cette période, ce sont les dynamismes latents des structures traditionnelles qui ont été captés, et orientés dans le sens de la modernité, par l’ancienne petite noblesse samouraïenne. En ce cas, la coupure révolutionnaire (qui est celle d’une révolution bourgeoise) n’exclut pas une certaine forme de continuité. La dialectique de la tradition et de la modernité apparaît au centre du débat.

La dynamique du traditionalisme

La notion de traditionalisme reste imprécise. Elle est vue comme continuité , alors que la modernité est rupture . Elle est, le plus souvent, définie par la conformité à des normes immémoriales, celles que la «tradition» transmet par tout un ensemble de procédures. En fait, la notion ne peut être déterminée avec plus de rigueur que si l’on tente de différencier les diverses manifestations actuelles du traditionalisme. La première de ces expressions – et la plus conforme à l’usage courant du terme – correspond à un traditionalisme fondamental , celui qui tente d’assurer la sauvegarde des valeurs, des agencements sociaux et culturels les plus fortement cautionnés par le passé. Le traditionalisme formel se définit par le maintien d’institutions, de cadres sociaux ou culturels, dont le contenu s’est modifié; de l’héritage du passé, seuls certains moyens sont conservés; les fonctions et les buts ont changé. Durant la période de domination coloniale, le traditionalisme de résistance a servi d’écran protecteur ou de camouflage permettant de dissimuler les réactions de refus; les traditions, modifiées ou rendues à la vie, abritent les manifestations d’opposition et les initiatives visant à rompre les liens de dépendance. Au-delà de la période coloniale, un nouveau phénomène apparaît, que l’on peut qualifier de pseudo-traditionalisme ; en ce cas, la tradition devient l’instrument de stratégies de sens contraires: elle permet de donner une signification immédiate aux réalités nouvelles ou d’exprimer une revendication en marquant une dissidence à l’égard des responsables modernistes.

Cette typologie simplifiée ne suffit pas à rendre compte de la dynamique du traditionalisme et de la modernité. Elle fournit des repères à l’enquête directe. C’est dans le cadre des communautés villageoises que ce phénomène peut être le mieux appréhendé. C’est à l’intérieur de leurs limites que des transformations radicales s’accomplissent, non sans résistance et sans malentendu; les enquêtes qui les concernent sont les plus chargées d’enseignement. L’une des recherches les plus spécifiques vient d’être consacrée à certains villages de la région côtière orientale de Madagascar. Elle manifeste notamment le difficile ajustement de la communauté aux systèmes d’organisation et d’administration instaurés par l’État malgache. Au sein de ces villages, une coupure apparaît entre le domaine de la vie interne, dominé par la tradition en son état présent, et le domaine de la vie externe, aménageant les multiples relations aujourd’hui établies avec le dehors, où s’imposent les agents et les forces de la modernité. Ce dualisme s’exprime d’une manière toute matérielle dans l’aménagement de l’espace villageois, d’une manière toute pratique à l’occasion des procédures qui régissent la vie de la communauté et du règlement des différends qui la perturbent. La réalité villageoise ne se réduit cependant pas à ces deux «registres»; un nouveau système socio-culturel surgit au-delà des deux systèmes affrontés: il assure la combinaison dynamique d’éléments et symboles modernes, d’éléments et symboles traditionnels; il préfigure une nouvelle forme de communauté. Ce troisième «registre» permet d’étudier, à partir de l’expérience vécue, la dialectique qui opère entre un système traditionnel (dégradé) et un système moderne (imposé de l’extérieur); il révèle, par les faits, la fausseté des théories banales du dualisme sociologique.

La communauté villageoise, en raison de sa dimension, constitue l’unité où s’appréhende le mieux cette dynamique complexe, où se repèrent à l’état naissant les structures nouvelles. Les travaux des anthropologues, dans toute leur extension géographique, montrent que cette constatation est d’application générale. Il convient aussi d’ajouter que, dans la mesure où le Tiers Monde devient le champ de combat des paysanneries révoltées, c’est au sein des villages que sa problématique s’exprime avec la plus grande netteté.

Les inégalités du monde rural sous-développé

Dans des sociétés à large majorité paysanne, la terre est le principal facteur de production, et c’est en fonction du rapport à la terre que s’organise d’abord le système des inégalités. Insuffisante mise en valeur (au Brésil, moins de 5 p. 100 des surfaces sont exploitées), mauvaise répartition des exploitations (en Amérique latine, 75 p. 100 des espaces cultivés appartiennent à 10 p. 100 des propriétaires fonciers), mauvaises conditions de gestion et de travail (en raison des insuffisances techniques et du désintérêt des propriétaires absentéistes) et contrainte des traditions, telles sont les données principales de la question agraire . Et les causes des fureurs et rébellions paysannes qui ont préfiguré les entreprises révolutionnaires et les actions de guérilla.

Les sociétés fortement marquées par la tradition (notamment celles de l’Afrique noire) ont maintenu le rapport foncier au centre d’un système complexe de relations symboliques et rituelles, juridiques et techniques, sociales et politiques. Des droits, des pratiques multiples et contradictoires interfèrent, et leurs interférences affectent l’expansion des cultures nouvelles destinées au marché extérieur. Cette situation contrarie et retarde la mutation de la société paysanne. Le mode coutumier de transmission des terres peut avoir des incidences de même nature. Ainsi, en Inde, où l’héritage de type traditionnel a entraîné une fragmentation extrême des propriétés en même temps que l’interdispersion des lots cultivés. Une enquête réalisée voici une vingtaine d’années montre l’existence de terroirs villageois constitués de huit mille parcelles; elle souligne l’impossibilité d’employer utilement, dans les limites de ces micro-propriétés, non pas la machine, mais simplement l’attelage des buffles.

Sur ces complexes de rapports traditionnels se greffent les problèmes résultant de l’évolution moderne de la propriété foncière, qui provoque la juxtaposition de micro-propriétés et de grands domaines à caractère laïc ou religieux. Ces transformations ont accéléré le processus de dépossession des paysans pauvres – qui deviennent des paysans sans terre – et stimulé l’expansion de formes de métayages peu favorables à l’exploitant. Elles ont aussi accentué le chômage rural déguisé, le sous-emploi des hommes. Ces procès ont opéré en de nombreuses régions du Tiers Monde. Aux Philippines, surtout dans l’île de Luçon, les fermes sont demeurées trop petites (2 hectares de superficie, en moyenne), alors qu’il existait de grandes exploitations, datant pour la plupart de la colonisation espagnole, et d’importants biens de main-morte. Le mouvement paysan dit des Huks a tenté de provoquer par l’action révolutionnaire, après la Seconde Guerre mondiale, une véritable réforme agraire. Aux Indes, l’intervention des autorités britanniques, qui cherchaient à constituer une classe de propriétaires fonciers «entreprenants», a abouti au régime du zamindariat . Une telle classe s’est effectivement formée, mais elle n’a pas eu le comportement attendu. Elle s’est appuyée sur une multitude d’intermédiaires qui a encore réduit la part laissée aux paysans. D’un autre côté, cette évolution, qui favorisa la dégradation des droits et usages coutumiers, a aggravé l’endettement des cultivateurs en brisant les entraves que la tradition imposait à l’usure. Les entreprises de réforme fondées sur la loi, sur l’exemple à justification spirituelle, sur la révolution paysanne n’ont pas encore réussi, depuis l’établissement du pouvoir indépendant, à donner une solution au problème agraire.

En vérité, la réforme agraire, à elle seule, ne suffit pas à résoudre des problèmes de cette nature: l’exemple du Mexique le montre, ainsi que le fait que la réforme puisse être octroyée «par le haut», et non réalisée par violence et bouleversement du vieil ordre social. En Iran, les grands propriétaires fonciers (1 p. 100 de la population) ont détenu entre 55 et 60 p. 100 des terres annuellement cultivées jusqu’à la dernière décennie, alors que 22 p. 100 des paysans possédaient moins de 1 hectare, c’est-à-dire une superficie insuffisante pour assurer la subsistance d’une famille. Les maîtres de la terre, propriétaires de plusieurs villages, contrôlaient à distance toute la vie de ces communautés. Lorsque le pouvoir a appliqué sa réforme agraire, transformant les métayers en propriétaires, mais confirmant les non-exploitants dans leur condition de salariés ruraux, les villageois manifestèrent leur incertitude ou leur passivité. Aucun mouvement paysan n’avait imposé la réforme, et celle-ci apparaissait comme un risque menaçant les équilibres et les protections résultant de la tradition. La question agraire, en laquelle se résument les inégalités du monde rural sous-développé, comporte de multiples aspects: les uns, prépondérants, découlent du mode de production et du niveau de développement technique (action des pôles dominants étrangers à l’égard de l’économie nationale, importance relative des secteurs économiques, forme de la propriété foncière et organisation des paysans en tant que producteurs, etc.); les autres résultent de l’histoire même des communautés villageoises, de leur tradition et de leur capacité d’adhésion au changement. Dans les deux cas, la reprise d’initiative des paysanneries implique une force de contestation et une action organisée capable de provoquer les «révolutions du développement» (technico-économique, culturelle et politique).

Les dissidences paysannes

Dans la plupart des pays du Tiers Monde, la paysannerie pourtant majoritaire ne dispose ni des moyens de pression économique et politique, ni des moyens d’éducation et d’information qui lui seraient nécessaires; elle est «séparée» – et les révolutions qui se sont voulues paysannes, celle de la Chine nouvelle et celle de Cuba à un moindre degré, ont d’abord tenté de briser cette coupure. Les relations entre villes (lieux de la modernité) et campagnes (lieux de la tradition et du développement lent) ont, pour une part, un caractère antagoniste. Dans le cas des nations nouvelles, qui viennent récemment d’accéder à l’indépendance politique, le phénomène est accentué: ainsi, en Afrique noire, les transformations survenues au cours des dernières années sont surtout vues comme opérant au bénéfice des citadins. C’est la conséquence de la «prolétarisation par classes géographiques» évoquée à propos des inégalités régionales.

La seconde coupure s’est établie entre la paysannerie et la nouvelle classe : celle des gestionnaires, des dirigeants politiques et des techniciens responsables. Cette classe est souvent estimée «distante», extérieure au milieu paysan et à ses véritables problèmes, enfermée dans un univers bureaucratique dont la finalité n’apparaît guère. Elle est jugée bénéficiaire abusive des avantages acquis, et trop soucieuse de consolider son pouvoir en se donnant une assise économique conforme à ses intérêts de classe. F. Fanon, théoricien du Tiers Monde révolté, avait déjà dénoncé les «bourgeoisies nationales», en les présentant sous la figure de fausses bourgeoisies, sans esprit d’entreprise et sans goût du risque. La «nouvelle élite» a pu être assimilée, très rapidement, à une «caste» privilégiée et récusée: ce qui a contribué à la montée des pouvoirs militaires, à la transformation en sociétés militaires (Égypte, par exemple) de nombre de sociétés où le développement rural restait trop lent.

Les dissidences paysannes s’expriment, en certains cas, par le recours à des procédures relevant du traditionalisme. Ainsi, en Algérie, au moment des insurrections rurales postérieures à l’indépendance, dans les Aurès et en Kabylie. Une étude de J. Favret a montré les mécanismes opérant dans chacune de ces rébellions. Les paysans des Aurès emploient la violence, sur le modèle ancien des siba (dissidences), pour «attirer l’attention de l’État» et contraindre les autorités à une action qui réduirait l’écart entre leur exigence de progrès et les moyens insuffisants mis à leur disposition. Ils s’insurgent par revendication de modernité. En Kabylie, où le particularisme est vigoureux, la création de maquis et l’établissement de pouvoirs locaux permettent de distendre le rapport à un État estimé lointain et abstrait, puis d’infléchir les décisions du gouvernement sous l’impulsion des élites politiques kabyles. Les réticences vis-à-vis de la nouvelle bureaucratie conduisent à réactiver, pour un temps, les formes traditionnelles du pouvoir.

Dans ces quelques exemples, la paysannerie du Tiers Monde se manifeste sous l’aspect de sa propre ambiguïté (tension entre la tradition et la modernité) et sous l’aspect de sa relation ambiguë aux autres classes ou groupes sociaux; elle doit être, en principe , la première bénéficiaire des politiques de développement, mais elle est souvent sacrifiée aux exigences de l’industrialisation ou du prestige (ou des deux à la fois), et plus souvent encore aux intérêts de la nouvelle classe gestionnaire. Ce qui peut expliquer la fonction de refuge accomplie par les messianismes révolutionnaires, et l’attachement durable de certaines paysanneries à leur propre «imaginaire» social.

Les perspectives théoriques et idéologiques

Le caractère encore précaire de la sociologie du développement ne doit pas masquer le fait qu’elle est désormais l’instrument d’une mutation décisive de la sociologie et l’agent provocateur d’une critique des idéologies devenues spécifiques des sociétés industrielles. Elle impose des données et des exigences nouvelles. Les théories du développement propres aux pays du Tiers Monde ont d’abord été marquées par les théories extérieures: celles qui se sont formées et affrontées au sein des sociétés dites avancées, et qui se trouvent maintenant remises en cause. Les pays en voie de mutation sont réticents et doutent des «modèles» étrangers qui semblaient, durant une première période, pouvoir orienter leurs entreprises. Ils se méfient de tout enseignement, même révolutionnaire, venu du dehors. Ils affirment, en même temps que leur droit au développement, leur droit au schisme .

La Chine et l’U.R.S.S. divergent et s’opposent, chacune d’elles proclamant néanmoins sa fidélité au marxisme-léninisme authentique. Les socialismes en cours (ou en essai) de réalisation se diversifient – voie cubaine, algérienne, africaine, indienne – en se multipliant; ils s’adaptent aux circonstances locales et s’efforcent de préserver les anciennes valeurs cardinales; ils deviennent spécifiques. Des sociétés d’un type nouveau s’érigent ou cherchent à naître. Elles revendiquent la maîtrise des moyens de leur développement, y compris les moyens théoriques et idéologiques. Ce faisant, elles nous tirent de nos routines intellectuelles.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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